
L’Occitanie n’a jamais existé comme un État unifié, mais elle constitue depuis plus de vingt-sept siècles un espace de civilisation cohérent, forgé par une langue commune et des dynamiques historiques partagées. De la préhistoire à l’époque contemporaine, ce territoire du sud de la France a connu des périodes de rayonnement exceptionnel, comme l’âge d’or des troubadours, mais aussi des ruptures profondes, à commencer par la croisade albigeoise qui a scellé son rattachement au royaume de France. Comprendre l’histoire de l’Occitanie, c’est retracer la formation progressive d’une identité linguistique et culturelle qui a traversé les invasions, les guerres de religion, l’industrialisation et qui continue, aujourd’hui encore, à se réinventer à travers l’enseignement et la revendication régionale.
La préhistoire et l’antiquité en occitanie : des premières traces humaines à la romanisation
Le peuplement du territoire occitan résulte de vagues migratoires successives qui se sont superposées sur plusieurs millénaires. L’Homo sapiens arrive en terre occitane vers 35 000 avant notre ère, donnant naissance au Périgordien ancien, puis moyen et supérieur. Se succèdent ensuite le proto-magdalénien, le Solutréen, le Magdalénien, célèbre pour son art pictural rupestre, puis l’Azilien. Un changement climatique important provoque ensuite le départ de ces populations vers le nord, entraînant un dépeuplement de la région.
Il faut attendre le VIᵉ millénaire avant J.-C., avec le mésolithique puis surtout le néolithique, pour voir arriver une nouvelle civilisation venue du Proche-Orient. Par la suite, des populations venues des régions ouralo-altaïques s’installent dans le Massif central et les contreforts alpins et pyrénéens. Puis viennent les Ligures en Provence, les Ibères en Gascogne et dans le sud du Languedoc, et enfin les Grecs, qui fondent des comptoirs sur la côte méditerranéenne, dont Marseille, aux alentours du VIIᵉ siècle avant J.-C.
Les sites préhistoriques majeurs : grotte de niaux et gisement de tautavel
Le sud de la France conserve, dans son sous-sol et ses grottes, les traces les plus anciennes de la présence humaine en Europe occidentale. Ces sites témoignent de l’occupation continue du territoire occitan depuis le paléolithique, avant que les grandes migrations ne redessinent le peuplement de la région au fil des millénaires suivants.
La civilisation gauloise et les oppidums de volques et tectosages
Les Gaulois, peuples indo-européens venus du nord, entrent en Gaule au cours du premier millénaire avant J.-C. Il s’agit de Celtes qui s’installent principalement au nord de la Loire, leur densité restant relativement faible en Occitanie. Une seconde vague celtique atteint les régions méridionales vers 230 avant J.-C., introduisant la civilisation de la Tène, apogée de la culture celtique au deuxième âge du fer. Sur le site de Berniquaut, dans le Tarn, un important mobilier archéologique daté de cette époque a été mis au jour, constitué de céramiques et d’objets en fer, en bronze et en verre.
La conquête romaine et la fondation de narbo martius
Les Romains arrivent vers 122 avant J.-C. en Provence, puis en 120 avant J.-C. en Languedoc. Ils resteront environ six siècles sur ce territoire et y imposeront le latin, qui supplantera progressivement les autres dialectes locaux. Lorsque César arrive dans la province transalpine, il distingue trois ensembles au sein de la Gaule indépendante, considérant déjà la Provincia comme étrangère à la Gaule proprement dite et comme un lieu de civilisation raffinée. Après César, Auguste reconnaît la singularité de cette ancienne province transalpine en la détachant des nouveaux territoires conquis : elle devient la Gallia Narbonensis, gouvernée par un proconsul résidant à Narbonne, qui fut le premier foyer de la romanité gauloise et le centre d’une province étendue de l’ouest de Toulouse à la Provence.
L’héritage architectural gallo-romain : nîmes, toulouse et l’aqueduc du pont du gard
Avec la Pax Romana, l’économie se développe dans la Narbonnaise : viticulture, céramique, fer, marbre. Des villes prospèrent, telles que Narbonne, Nîmes, Aix-en-Provence ou Toulouse, mais aussi en Aquitaine, avec Bordeaux et Saint-Bertrand-de-Comminges. Les Romains installent des voies de communication et une administration centralisée, tandis que le christianisme se propage dès le IIᵉ siècle depuis Marseille et Arles jusqu’à Vienne et Lyon, le long de l’axe traditionnel des échanges commerciaux. Durant le Bas-Empire, Toulouse supplante Narbonne et devient, au début du Vᵉ siècle, la capitale du royaume wisigoth, qui couvre alors le sud-ouest de la Gaule.
Le moyen âge occitan : essor culturel et bouleversements religieux
Après la chute de l’Empire romain, les Wisigoths établissent un État qui s’étend de la Provence à la péninsule ibérique, avec Toulouse comme capitale. Défaits par Clovis à Vouillé en 507, ils se replient en Espagne et ne conservent en Gaule que la Septimanie, correspondant approximativement au Languedoc-Roussillon actuel. Sous les Carolingiens, le comté de Toulouse couvre un territoire qui s’étend jusqu’au Rhône. Ce Languedoc, encore morcelé, connaît un essor considérable au XIᵉ siècle : des villes surgissent, comme Montpellier, et une langue littéraire se forme, l’occitan, dans laquelle s’épanouit la poésie des troubadours.
La civilisation troubadour et l’art de fin’amor à la cour des comtes de toulouse
Dès la fin du XIᵉ siècle s’instaure en terre occitane le règne du Paratge, premier fondement de cette civilisation raffinée. Il institue une forme d’égalité entre l’homme et la femme inédite pour l’époque : la femme peut hériter, posséder des biens propres et exercer des métiers habituellement réservés aux hommes. Le Paratge participe aussi au fondement de l’ordre de la chevalerie, qui n’est pas réservé à la seule noblesse de naissance mais suppose noblesse de cœur, valeur et mérite.
Sur ce socle se développe, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, l’Amor courtois, second fondement de la civilisation occitane. Les troubadours en furent les principaux artisans : on connaît les noms de 460 d’entre eux, actifs entre 1100 et 1290, pour plus de 2 500 œuvres recensées. Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, en est le premier représentant connu ; suivront des figures majeures comme Bernard de Ventadour, Jaufré Rudel, Arnaut Daniel ou Bertran de Born. Aux côtés des troubadours existèrent aussi des femmes poétesses, les trobairitz, dont la plus célèbre reste la comtesse Béatrice de Die.
Le catharisme et l’essor du mouvement bogomile en languedoc
Le XIIᵉ siècle occitan est marqué par la simultanéité de trois émancipations : celle des communes urbaines sur le plan politique, celle des troubadours sur le plan littéraire, et celle des hérésies sur le plan religieux, tolérées par des populations réputées peu enclines au fanatisme. C’est dans ce contexte que le catharisme s’implante durablement en Languedoc, trouvant un terreau favorable dans une société où coexistaient, selon un principe de tolérance relative, chrétiens, hérétiques, juifs et musulmans.
La croisade albigeoise et le siège de béziers en 1209
Face à cette hérésie, le pape Innocent III lance une croisade menée par Simon de Montfort, qui va ravager le Languedoc et faire tomber ses principales forteresses. Cette croisade contre les Albigeois marque, selon les mots d’Emmanuel Le Roy Ladurie, une rupture décisive : elle détruit la brillante civilisation occitane du siècle précédent et inaugure une longue période de démantèlement politique de la région.
Simon de montfort et la bataille de muret de 1213
La défaite de Muret, le 12 septembre 1213, porte un coup décisif à cette civilisation. Les armées coalisées du comte de Toulouse, du comte de Foix, du comte de Comminges et du roi d’Aragon Pierre II affrontent les troupes de Simon de Montfort, pourtant en infériorité numérique. Pierre II d’Aragon meurt au cours de la bataille, et les Catalans, dès lors, se détournent des terres occitanes pour se consacrer à la reconquête de la péninsule ibérique. Le projet d’un État occitano-catalan, qui aurait pu unifier les pays de langue d’oc autour d’une dynastie commune, s’effondre définitivement. La prise de Montségur, le 16 mars 1244, marque la chute du dernier bastion cathare, où deux cents « parfaits » sont brûlés au bûcher.
L’annexion du comté de toulouse au domaine royal capétien
Paradoxalement, c’est ce rattachement à la couronne de France, en 1271, qui permet au Languedoc d’affirmer son unité administrative. Au lieu d’une série de principautés indépendantes, on peut désormais parler d’un Languedoc royal unifié, placé sous l’autorité d’un gouverneur mais représenté par une assemblée délibérative, les États du Languedoc. En 1444, la province est dotée d’une cour de justice, le Parlement de Toulouse : États et Parlement demeureront pendant plus de trois siècles les deux institutions fondamentales de la province.
La renaissance et les guerres de religion en pays occitan
Le XVIᵉ siècle marque un tournant décisif pour l’Occitanie, avec le rattachement des dernières terres occitanes au royaume de France : l’Auvergne en 1527, la Provence en 1535. En 1539, François Iᵉʳ promulgue l’édit de Villers-Cotterêts, qui impose la langue française dans les actes officiels et de justice, au détriment du latin et des langues régionales, dont l’occitan que parle alors environ un tiers des sujets du royaume. Malgré cette volonté royale, la langue d’oc reste la langue usuelle du peuple, tandis qu’un mouvement de résistance culturelle prend naissance en Gascogne et en Béarn, deux territoires encore indépendants vis-à-vis de la couronne française.
L’essor du protestantisme huguenot à montauban et nîmes
Nombre d’habitants du Midi embrassent la religion réformée, qui progresse rapidement et constitue bientôt un parti puissant dans la région. L’asile donné par Marguerite de Navarre, en Béarn, aux réformés proscrits, ainsi que la conversion de Jeanne d’Albret à Pau en 1560, renforcent l’idée d’une indépendance occitane portée par cette dissidence religieuse. Pour ces populations, l’opposition confessionnelle constitue un support moral à leur aspiration autonomiste, dans la continuité de ce qu’avait pu représenter le catharisme.
Le massacre de la michelade et les tensions confessionnelles de 1567
Le massacre de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572, atteint le paroxysme de l’intolérance du pouvoir royal. En Occitanie, où résident les trois quarts des protestants du royaume, une résistance méthodique s’organise, les protestants s’opposant désormais aux catholiques non plus seulement comme adeptes d’une autre confession, mais comme sujets d’une autre nation. Le 7 février 1573 naît, à l’assemblée d’Anduze, l’Union protestante, à tendance républicaine et fédéraliste. Un règlement de 184 articles, adopté à Nîmes fin 1574 et début 1575, institue un conseil provincial, une assemblée provinciale et des États généraux, esquissant une forme de gouvernement séparé du reste du royaume et s’étendant sur tout le Midi.
L’édit de nîmes et la révocation de l’édit de nantes en 1685
Henri de Navarre, devenu roi de France sous le nom d’Henri IV après avoir abjuré sa religion, offre une trêve entre pays d’oc et pays d’oïl, mais celle-ci sera de courte durée. Sous Louis XIII puis Louis XIV, les pays d’oc sont de nouveau traités comme une province étrangère, ce qui provoque des révoltes occitanes majeures, comme celle de l’Ormée à Bordeaux en 1650, puis celle des Croquants et des Camisards au début du XVIIIᵉ siècle, qui mettront le trône en péril pendant près d’un siècle.
L’occitanie sous l’ancien régime : institutions et identité linguistique
Sous l’Ancien Régime, l’Occitanie conserve des institutions spécifiques héritées du rattachement à la couronne de France, tout en voyant sa langue progressivement marginalisée par la politique centralisatrice de l’État.
Le parlement de toulouse et l’organisation administrative provinciale
Le Parlement de Toulouse, créé en 1444, demeure pendant plus de trois siècles, aux côtés des États du Languedoc, l’une des deux institutions fondamentales de la province. Cette organisation administrative particulière perdure jusqu’à la Révolution française, qui marque la fin du Languedoc comme entité administrative : son territoire est alors découpé en huit départements, à savoir la Haute-Loire, l’Ardèche, la Lozère, le Gard, l’Hérault, l’Aude, le Tarn et la Haute-Garonne.
La codification de la langue occitane par les félibres avant mistral
Dès le début du XIXᵉ siècle, un mouvement de renaissance linguistique se dessine, porté par des figures comme Fabre d’Olivet, qui entreprend de restaurer la graphie occitane originelle, ou le docteur Honorat, qui redécouvre et utilise, pour son dictionnaire provençal-français publié en 1846 et 1847, l’orthographe authentique héritée des troubadours. Cette redécouverte va nourrir directement le travail des félibres, ce mouvement littéraire fondé le 21 mai 1854 au château de Font-Ségune, en Vaucluse, par sept poètes réunis autour de Joseph Roumanille et de Frédéric Mistral, futur lauréat du prix Nobel de littérature en 1904 pour son œuvre Mirèio.
Les révoltes paysannes : la guerre des camisards dans les cévennes
Les Cévennes deviennent, au début du XVIIIᵉ siècle, le théâtre de la révolte camisarde, prolongement armé des tensions confessionnelles héritées des guerres de religion. Cette insurrection paysanne et protestante s’inscrit dans un cycle plus large de révoltes occitanes récurrentes contre le pouvoir central, aux côtés des Croquants ou de l’Ormée bordelaise, qui traduisent une opposition durable des populations méridionales à la centralisation monarchique.
La révolution industrielle et la mutation économique de l’occitanie
Le XIXᵉ siècle transforme en profondeur l’économie occitane, avec l’émergence de nouveaux bassins industriels qui redessinent la géographie sociale de la région, tout en s’accompagnant d’un recul accéléré de la langue régionale sous l’effet des lois scolaires de la Troisième République.
L’industrie textile à castres et mazamet
Le Tarn devient au cours de ce siècle l’un des foyers industriels majeurs du Midi, porté notamment par le développement du travail de la laine et du textile, qui transforme les villes de Castres et de Mazamet en centres manufacturiers d’importance régionale.
Le bassin minier de carmaux et la figure de jean jaurès
Le bassin minier de Carmaux, dans le Tarn, illustre les tensions sociales nées de cette industrialisation. C’est dans ce contexte que Jean Jaurès, né en pays occitan et attaché à sa langue maternelle, s’engage dans la défense des mineurs. Favorable à un certain bilinguisme, il écrivait en 1911, dans La Dépêche de Toulouse, l’intérêt de s’appuyer sur ce que les enfants des écoles connaissaient encore du parler local pour mieux leur enseigner le français lui-même.
Le développement viticole du languedoc et la crise phylloxérique de 1863
La viticulture connaît, tout au long du XIXᵉ siècle, un essor considérable dans le Languedoc, avant d’être frappée par la crise du phylloxéra, qui ravage le vignoble et bouleverse durablement l’économie régionale. La surproduction viticole qui suit cette crise entraîne, au début du XXᵉ siècle, une chute des cours aux conséquences sociales et politiques majeures : en 1907, les vignerons se soulèvent contre le gouvernement, de Perpignan à Nîmes, provoquant des manifestations massives et jusqu’à la mutinerie du 17ᵉ régiment d’infanterie de Béziers. Cette révolte, bien que sévèrement réprimée, aboutira à la création de la Confédération générale viticole.
L’occitanie contemporaine : renaissance culturelle et enjeux régionaux
Le XXᵉ siècle voit se structurer un mouvement occitaniste résolument tourné vers la défense de la langue et de la culture régionales, tout en s’inscrivant dans les débats plus larges sur la décentralisation et l’organisation territoriale de la France.
Le mouvement occitaniste et la création de l’institut d’études occitanes en 1945
La Seconde Guerre mondiale marque une étape importante dans la prise de conscience occitane, notamment à travers la Résistance et l’organisation de nombreux maquis dans la région. C’est dans ce contexte que naît, en 1945, l’Institut d’Études Occitanes (IEO), qui adopte la graphie mise au point par Louis Alibert dans sa Gramatica occitana et l’adapte à l’ensemble des dialectes occitans, offrant ainsi une sécurité orthographique inédite. Cette institution fédère des figures majeures comme Charles Camproux, René Nelli, Max Rouquette, Jean Cassou ou Robert Lafont, et devient le principal moteur de la défense de la langue occitane, notamment dans le combat pour son enseignement, qui aboutit à la loi Deixonne de 1951, première reconnaissance officielle du droit à l’existence des langues régionales.
La fusion administrative de 2016 entre Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées
Séparées depuis les années 1960 par une frontière administrative héritée du découpage révolutionnaire, les régions Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées avaient pourtant eu, au fil des siècles, des destins liés, depuis la Narbonnaise romaine jusqu’au comté de Toulouse médiéval. Leur réunification administrative, intervenue en 2016, peut ainsi se lire comme une nouvelle étape dans la longue histoire de ces territoires, dont le haut Languedoc et le bas Languedoc avaient retrouvé une forme d’unité dans les années 1960, mais séparément, sous la forme de régions administratives distinctes.
La revitalisation linguistique et l’enseignement de l’occitan dans les calandretas
Depuis la fin des années 1970, les Calandretas constituent l’un des principaux outils de transmission de la langue occitane. Ces écoles associatives, laïques et gratuites, pratiquant le bilinguisme occitan-français sous contrat avec l’Éducation nationale, accueillent les enfants de la maternelle à la fin du collège. Elles s’inscrivent dans un ensemble plus large d’efforts pour développer l’enseignement de l’occitan, qui reste toutefois confronté à d’importantes inégalités territoriales et à des moyens souvent limités, malgré l’inscription des langues régionales dans la Constitution française en 2008 et la mobilisation régulière de milliers de personnes, comme lors des manifestations de Carcassonne, Béziers ou Toulouse, pour réclamer une meilleure reconnaissance de cette langue millénaire.